"Conversation avec" Sabri Bendimérad

Sabri BENDIMERAD
Sabri Bendimérad est architecte - associé de l'agence Paris U - chercheur au laboratoire ACS (ENSA Paris-Malaquais) et maitre de conférences à l'ENSA Paris-Belleville. Ses recherches et sa pratique portent sur l'architecture, l'habitat et la densité. Il a conçu et réalisé plusieurs ensembles de logements collectifs dont l’un, situé à Saint-Denis, a été nominé au prix de l’Équerre d’argent du Moniteur en 2008 et lauréat du prix AMO 2009. Il a publié plusieurs ouvrages : Vu de l’intérieur avec Monique Eleb (Archibooks, 2010) ; Habitat pluriel : densité, intimité, urbanité (CERTU, 2010) ; Ensemble et séparément, des lieux pour cohabiter, avec Monique Eleb (Mardaga, 2018) ; Habitat, collection 1989 (ACS, 2021).
Pour en savoir plus : son site internet
Je m’appelle Sabri Bendimérad. Je suis architecte, enseignant-chercheur, maitre de conférences au sein de l’ENSA Paris-Belleville, et rattaché au laboratoire Architecture-Culture-Société (ACS) à l’ENSA Paris-Malaquais.
J’ai commencé à enseigner il y a très exactement vingt ans, et ma première expérience a été d’encadrer à Strasbourg un groupe d’étudiants de licence avec Pascal Chombart de Lauwe, qui était aussi mon associé au sein de l’agence Tectone.
Je veux ici témoigner d’un engagement à vouloir concilier pratique, recherche et enseignement, mais aussi faire le récit d’un architecte qui a choisi de travailler presque exclusivement sur le logement, et qui s’est donné pour mission de transmettre aux étudiants un savoir spécifique dans ce domaine.
A l’occasion de cette expérience strasbourgeoise, nous avions proposé aux étudiants deux parcelles, près de l’école, sur lesquelles il fallait concevoir un immeuble de logement collectif. Nous étions les seuls à cette époque à proposer un projet tel que celui-ci.
Après Strasbourg, je me retrouve à l’École d’architecture de la Ville et des Territoires, à Marne la Vallée, puis en 2003 dans la toute nouvelle école de Paris-Malaquais, avant de m’installer sept ans plus tard à Rouen.
Les sujets que je propose à ce moment-là en studio de projet sont centrés sur des questions de densification, d’adaptabilité et de transformation du logement. Ce sont des sujets qui entrent logiquement en résonance avec ma pratique d’architecte et de chercheur sur des territoires en mutation.
A partir de 2018, je me retrouve à l’ENSA Paris-Belleville, où j’interviens à la fois en séminaire Habitat, en studio de projet, où je propose un travail sur le logement évolutif et flexible, ainsi qu’en cours de théorie en fin de licence sur les formes et les types de l’habitat contemporain.
C’est la première fois que j’interviens selon trois modes pédagogiques : séminaire, studio de projet et cours. Et ce, sur des thématiques relevant exclusivement de l’apprentissage des savoirs de l’habitat, permettant d’instruire des relations dialectiques autour des faits de société et des nouvelles spatialités, de la conception à la réception.
Après avoir intégré le département « Architecture dispositif domestique » de l’ENSA Paris-Malaquais, et le laboratoire Architecture, Culture et Société (ACS), je m’embarque entre 2008 et 2010 avec Monique Eleb dans le projet décisif d’une recherche-exposition sur l’histoire du logement collectif en Ile-de-France après 1945. C’est une recherche qui nous est commandée par l’Ordre des Architectes, qui souhaite avoir un nouveau regard sur la production de logement, et valoriser une histoire qui a été un peu mise à mal dans l’esprit du grand public.
Qui dit exposition, dit question, diffusion et pédagogie. Et bien entendu, des rencontres particulièrement instructives avec des architectes, des maitres d’ouvrage, des habitants, des étudiants qui viennent voir l’exposition à la Maison de l’Architecture à Paris, puis dans plusieurs villes de France ainsi qu’aux Pays-Bas où elle est présentée à l’université d’Eindhoven.
Cela va aussi me permettre de constituer la base d’un corpus d’exemples, à partir desquels je construis mes premiers cours magistraux. Mais surtout cette recherche est basée sur une enquête documentaire, sur les conditions de production, de conception et de réception du logement. Et c’est cette dialectique, entre la généalogie des formes d’habitat et l’évolution de la vie quotidienne, qui me permet ensuite de réalimenter régulièrement mon encadrement en séminaire et en studio.
L’exposition a été un grand succès populaire, près d’un million de personnes venues voir ce que faisaient les architectes sur le Grand Paris.
A la même époque, je participe activement, au sein du laboratoire ACS à l’aventure du Grand Paris, avec les agences d’architecture MVRDV et AAF. C’est l’occasion de poser la question de la fabrication de la ville, et du déjà-là, de ce que veut dire habiter une métropole dense, à l’aune des enjeux climatiques et environnementaux.
Cette séquence est aussi le moyen de reposer la question des utopies et des idéaux, de revisiter de manière critique les standards, et comme le disait Philippe Dard de s’intéresser au destin de la norme. Il s’agit de manière plus engagée de pointer l’immobilisme des situations, les blocages à l’émergence de formes nouvelles d’habitat, des mille-feuilles règlementaires, etc.
Sur la forme, le Grand Paris permet à cette époque de mener des chantiers pédagogiques avec des étudiants de master de l’ENSA Paris-Malaquais, ainsi qu’avec d’autres écoles comme celle de Sydney. Cela donne lieu à un workshop, avec Frank Minnaert et un jury avec la présence exceptionnelle de Yona Friedman, proposant à cette occasion une conférence.
La deuxième saison du Grand Paris correspond à la création de l’atelier international. C’est une époque qui est centrée sur les stratégies de renouvellement des formes d’habitat, pour qu’elles soient plus adaptées à l’évolution des sociétés et à la multiplicité des modes de vie. Il s’agit à ce moment-là de réévaluer le couple qualité-quantité qui occupe le débat, notamment sur la fameuse question des 70 000 logements qu’il faudrait absolument construire.
C’est précisément la critique argumentée et documentée d’un logement qui est en réalité ultra-standardisé et qui n’a quasiment pas évolué depuis trente ans. Production essentiellement basée sur le modèle nucléaire unifamilial qui se traduit invariablement par un logement de 65 mètres carrés, mono-orienté, avec une cellule jour/nuit, où la cuisine est dans le séjour, et les placards sont réduits à la portion congrue.
Du point de vue pédagogique, cela m’amène à proposer un nouveau programme d’enseignement en studio, avec une sorte d’idéal réinventé du logement collectif. Ce programme, auquel je donne la formule magique d’un combo impossible, comme disent les étudiants, superimmeublequipevoluflex, est l’occasion de démonter le logement pièce par pièce et de travailler sur des variations à l’échelle – de l’îlot à l’espace domestique – afin de concevoir un logement collectif, évolutif, flexible, mixte, adaptable, équipé, etc.
Je dois dire que je suis aujourd’hui conforté dans ce parti pris par l’exigence de quelques maitres d’ouvrage, qui se posent la question de la qualité et de l’attractivité du logement dans des secteurs moins tendus que la métropole.
Donc enseigner le logement pour ma part, c’est aussi poser la question de son adaptabilité, de ses transformations inéluctables par d’imprévisibles habitants, c’était le titre des assises d’une grande enseigne il y a quelques années, Leroy Merlin, que je trouvais très intéressant.
Le dernier exemple de ces allers-retours, c’est ma participation à la biennale d’architecture et de paysage de Versailles, sur le thème des murs mouvants et de l’adaptabilité du logement, et qui a été l’occasion d’intégrer le travail des étudiants de studio.
Plus récemment, la recherche sur le ‘hors-champ’ des grands travaux de 1989, entreprise par une partie des collègues du laboratoire ACS, pour laquelle j’ai proposé avec mon collègue Kerim Salom de faire travailler les étudiants de séminaire sur le programme expérimental des 1500 logements de la Poste, avec des travaux documentaires mais aussi des recherches sur place, pour saisir comment ces logements sont aujourd’hui habités.
Je conclurais par un appel à dépasser les clivages entre théorie et projet dans les écoles d’architecture. Plus que jamais, la crise sanitaire et environnementale met à l’épreuve notre capacité à faire société, à vivre ensemble. C’est pourquoi il me semble finalement de bon sens que les savoirs de l’habitat aient une place centrale et partagée dans les programmes d’enseignement de l’architecture, quels que soit les modes pédagogiques par lesquels ils sont instruits.
Je tiens aussi à remercier très chaleureusement les collègues qui m’ont accompagné dans cette aventure, dans cette expérience d’enseignement qui continue. Ce n’est pas un travail personnel, c’est un travail collégial, qui profite d’un rayonnement, et se nourrit aussi de la communauté des savoirs et des enseignants.